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Les procédés opérant dans la sémantisation des termes islamiques

Les procédés opérant dans la sémantisation des termes islamiques
Abderrahmane AYAD
(Aboû Fahîma)

Introduction

L’analyse[1] a montré l’existence de plusieurs procédures, qui ont eu des effets plus ou moins importants dans la constitution des sens de chaque terme. L’on parle de processus ou d’ensemble d’opérations qui déterminent les contenus sémantiques des termes. En effet, à travers les 50 termes analysés, l’on trouve au sein du sens de chacun une procédure ou plus ayant déterminé son contenu sémantique.

Par ailleurs, l’émergence d’une procédure donnée est assez généralement plus visible lorsqu’il s’agit des unités terminologiques appartenant au lexique général de la langue française. Car, sur le plan strictement linguistique, c’est le lexique qui permet d’exprimer les réalités contenues dans la religion islamique. Le lexique étant systématiquement formé de signes linguistiques, le signe lui, est constitué, tel que l’a si bien démontré Saussure, d’un signifiant et d’un signifié, celui-ci-même étant la substance qui donne sens au terme « Il n’est pas la moitié du signe, c’est ce qui justifie l’existence du signifiant, cependant que le signifiant ne fait que l’actualisation du signifié, dans le langage, nous dit André Martinet, les formes et les structures ne sont qu’un moyen, tandis que la transmission des significations est une fin» déclarait Catherine Kerbrat-Orecchioni[2].

À cet effet, l’auteur s’est servi des termes déjà existants dans la langue française, mais auxquels il a donné des valeurs sémantiques adaptées, afin de traduire les options propres au domaine islamique. Et c’est justement par le biais de cet usage du lexique général qu’interviennent les processus fixant les sens des termes relevés.

Outre cela, il existe une autre catégorie de termes qui ne puisent pas de la langue générale (non spécialiste), mais qui sont empruntés à la langue-source de l’islam, à savoir la langue arabe. Cette deuxième catégorie se limite à l’emploi sémantique contenu dans les termes empruntés, avec, également, la survenance d’autres faits sémantiques que nous verrons plus bas, notamment la restriction et la modification du sens, qui peut parfois aller, dans des cas extrêmes, jusque sa suppression.

  1. Des procédés opérant au niveau lexical
    • La polysémie

Dans notre corpus, la vaste majorité des termes relevés ne présente pas des cas de polysémie. Cela même si cette dernière est en réalité le caractère sémantique qui marque la plupart des mots de la langue[3]. Sa rareté dans notre corpus revient au fait que c’est le contexte qui détermine le sens de ces termes. C’est dire que le sens de chaque terme est définissable conjointement avec son emploi.

C’est pourquoi Marie-Françoise Mortureux note ce fait en disant que : « la plupart des lexèmes apparaissent polysémiques ; en revanche, les vocables qui les actualisent en discours sont, en règle générale, monosémiques, car le contexte linguistique et situationnel détermine l’acception exacte »[4]. Et cela rend même la particularité terminologique imputée à ces termes, qui sont intégrés dans la langue spécialisée qui est celle de la terminologie islamique.

Car, tel que le précisent Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet : « Les langues de spécialité recherchent l’univocité et lorsqu’elles ne créent pas un terme spécifique, recourent aux mots polysémiques du lexique commun, en en spécialisant une acception selon les domaines. Instruire a une acception propre en droit, foyer en optique et canard présente une acception technique d’ordre médical »[5].

Cependant, les mêmes termes sont souvent définis par le T.L.F.[6] dans le cadre de la polysémie. Ceci est dû au fait que ce dictionnaire les inscrit dans le domaine du lexique commun, lieu propice pour la fréquence des polysèmes. La polysémie étant une nouvelle signification qui s’ajoute à un mot donné, les termes consacrés dans le corpus ne présentent pratiquement pas cette propriété.

En effet, en règle générale, ce qui compose le sémème[7] de chaque terme, ce sont des traits sémiques qui élargissent son sens sans pour autant le multiplier. À cet effet, Michel Bréal donne à la polysémie la définition suivante : « À mesure qu’une signification nouvelle est donnée au mot, il a l’air de se multiplier et de produire des exemplaires nouveaux, semblables de forme, mais différents de valeur. Nous appellerons ce phénomène de multiplication la polysémie »[8].

Ainsi, afin de donner un échantillon de la polysémie, relevé dans le corpus, un seul cas retiendra notre attention :

  • Le terme d’idolâtrie : l’usage que fait le corpus de ce terme est corrélé à trois domaines distincts, à savoir la religion, l’adoration (partie de la religion) et la confection ou la fabrication des idoles. Mis à part le sens du premier emploi, les deux autres laissent voir qu’ils sont construits en relation avec la forme morphologique de ce terme. Celui-ci étant composé de la racine « idole », qui fournit la matière sémantique desdits sens. En effet, dans le corpus, les traits «Adoration de statue, de pierres, de bois… et confection d’idole, etc. » éclaircissent ce fait.
  • La monosémie

À l’inverse de ce qui a été dit plus haut, notre corpus ne présente que des termes monosémiques. La monosémie tel que l’affirme Jacqueline Picoche « peut être définie comme un rapport univoque existant entre un signifiant et un signifié »[9], et c’est justement cette propriété d’univocité sémantique que nous ont fourni les différents emplois extraits du corpus.

Ainsi, dans les différents contextes où ils apparaissent, chaque emploi de ces termes est systématiquement investi par le même sémantème[10].

À ce sujet, J. Picoche souligne que les mots monosémiques « représentent des constructions conceptuelles complexes et apportent par conséquent au contexte dans lequel ils se trouvent insérés une dose massive d’information, très propre à désambigüiser les énoncés »[11].

Cela dit, de l’ensemble des termes monosémiques rencontrés dans notre corpus, nous citons le terme ci-dessous qui servira d’exemple à notre propos :

– Le terme de paradis : les occurrences relevées montrent que ce terme, de par les trois emplois repérés, a un seul sens. Le 3ème emploi avec l’élément « Le paradis ne signifie autre chose que la récompense promise par Dieu », rend bien l’univocité sémantique du terme qui existe entre le signifiant et son signifié. Celle-ci résulte de sa monosémie.

De même, le contexte en tant qu’environnement lexical est un facteur déterminant de l’actualisation de la monosémie. Car à en croire G. Mounin : « Le sens d’un terme peut et doit être extrait de la somme de ses emplois, et de là seulement, sans recourir à des définitions extrinsèques au corpus …»[12].

La disparité de sens par rapport à la définition du T.L.F., qui en fait un usage polysémique du terme est nettement visible. Elle est particulièrement explicitée par les traits « verger, parc, lieu, état, théâtre, botanique, etc. ».

1.3.    La synonymie (parasynonymie)

Notre corpus a fait l’objet de termes envisageant une relation synonymique de nombre très restreint. La cause de cette rareté revient à la nature des termes étudiés. Ces derniers puisent leur substance de la langue commune pour lui spécifier un sens religieux. Ainsi le choix de ces termes se fait en inhérence avec le besoin d’exprimer les réalités et les concepts de l’islam, ce qui limite la propriété synonymique. La synonymie étant de ce point de vue un aspect d’identité sémantique est donc quasiment exclue du corpus.

Dans ce même rapport, Injoo Choi-Jonin et Cornine Delhay expliquent que : « La synonymie doit être envisagée dans un contexte d’emploi : des unités linguistiques sont synonymes si les phrases qu’on obtient en substituant l’une à l’autre ont le même sens »[13]. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle on parle de parasynonymie ou de quasi-synonymie, l’équivalence sémantique parfaite étant chose rarissime. Ainsi, le critère définissant l’existence d’une relation parasynonymique est la présence, dans la description d’un phénomène donné, d’au moins un sème en commun entre les lexies employées pour le décrire[14].

De ce fait, à titre d’exemple, deux termes relevés du corpus pourraient illustrer la synonymie. L’auteur s’en est servi afin de donner une description la plus optimale qu’elle soit du concept désigné ; fait descriptif exigé par le contexte. Les deux termes sont :

– Le terme d’hégire : le synonyme que l’auteur lui donne est celui d’émigration. Il s’agit d’un parasynonyme. Car le terme d’hégire étant un emprunt fait à l’arabe, ne partage pas identiquement les mêmes sémèmes avec le terme d’émigration. Celui-ci appartient en fait au lexique commun, et cela a certainement un effet sur le degré de similitude entre les deux termes. Ainsi, puisque le terme d’hégire est un emprunt qui s’inscrit dans la langue de spécialité de l’islam, il renvoie immédiatement à l’émigration du Prophète. Sens que le parasynonyme émigration ne recouvre pas totalement.

– Le terme de hijab[15] : trois synonymes lui ont été donnés. L’on trouve les termes de voile, de foulard, et de couvre-visage. Ce terme note une relation synonymique avec la lexie voile ; et deux relations parasynonymiques constituées entre les deux lexies : foulard et couvre-visage. Ces derniers pourraient même être considérés comme méronymes (voir infra 1.5. la partie-tout). La relation synonymique qui se joue entre les deux termes hijab et  voile est particulièrement dictée par l’usage. La définition du T.L.F. conjuguée à celle que donne le corpus en est un argument clair.

1.4.     L’emprunt

L’emprunt tel que le définit Marie-Louise Moreau « est un mot, un morphème ou une expression qu’un locuteur ou une communauté emprunte à une autre langue, sans le traduire. Le terme emprunt est limité au lexique, même si certains auteurs l’utilisent pour désigner l’emprunt de structures »[16]. C’est un phénomène sociolinguistique qui résulte des contacts des langues[17], et du passage de certaines réalités ou notions d’un domaine donné d’une langue A vers une langue B qui les inscrira dans un domaine similaire.

Dans le corpus, quantité de termes a fait l’objet d’emprunt. Parfois, l’auteur après avoir cité un terme qui se trouve déjà emprunté par la langue française, l’alterne, au niveau de l’orthographe, avec sa graphie savante. Le cas du terme de Coran auquel il oppose la graphie Qur’ân, qui est sa translittération[18] en langue française, en est un exemple pertinent. La cause semble être due au fait que le sens d’un emprunt est sujet à être restreint ou changé une fois intégré dans la langue d’accueil[19]. Bien plus, selon F. Bakos, cité par F. Cheriguen : « Le lexème emprunté peut subir une évolution sémantique inconcevable dans la langue d’origine »[20]. Cette évolution sémantique inconcevable est tout particulièrement repérable dans le sens 1 donné par le T.L.F. au terme de Coran. Le sens attribué à celui-ci ayant été nettement dénaturé[21].

Un autre fait sémantique est visiblement remarquable quant aux définitions que le T.L.F. donnent aux emprunts islamiques : il s’agit de la restriction du sens de ces termes. Ainsi afin de l’illustrer, l’on pourra citer l’exemple du terme de Ramadan. Celui-ci présente une définition « banale correspondant à un sémème léger »[22], donnant ainsi une signification assez restreinte dans le T.L.F. Autrement dit, ce dictionnaire ne présente pas une définition complète du terme, réunissant la totalité des sèmes que l’on trouve rassemblés dans le corpus.

Cela étant dit, nous pouvons, afin d’arguer des faits sémantiques explicités en haut, citer, en plus des deux termes évoqués, un troisième exemple :

  • Le terme de hadith: c’est un emprunt fait à la langue arabe. Tel qu’il est défini dans le L.F., il présente les deux faits de modification et de restriction du sens. Le T.L.F. donne un seul sens contre trois emplois relevés dans le corpus. Le tableau fait de ce terme au chapitre 2, notamment la troisième colonne (dissemblances de sens), explique ces deux faits.

1.5.     La Partie-Tout (holonymie, méronymie)

C’est une procédure qui repose sur une relation d’appartenance. Selon Choi-Jonin et Delhay, pour qu’on puisse parler de cette procédure,  « Il faut que le sens du lexème étudié se définisse à l’aide d’un relateur comme ‘’X être une partie de Y’’, ‘’Y avoir X’’ ou ‘’Y se composer de X’’. Dans ce cas, X est le méronyme de Y et confère à Y le statut de tout »[23]. Les termes de méronyme et de méronymie sont ceux utilisés par le linguiste anglais D. Allan Cruse pour désigner cette relation[24].  Le méronyme est le nom de la Partie, et l’holonyme est le nom du tout[25].

Dans notre corpus, cette procédure a été repérée en analysant le terme de Livres. C’est une occurrence qui marque effectivement une relation d’appartenance entre ce terme et ses composants. Le contexte sert de prime abord d’identificateur de cette relation qui s’y joue. Ainsi à travers les différentes récurrences, l’on remarque que le terme de Livres au pluriel englobe un ensemble de Livres, qui eux, s’écrivent au singulier à chaque fois qu’ils sont cités séparément.

De ce fait, le méronyme serait le nom de chaque Livre cité indépendamment, autrement dit la Partie, tandis que l’holonyme ou le Tout est le terme Livres au pluriel.

  1. Des procédés opérant au niveau sémantique
  • La restriction de sens

Cette procédure est fréquente à travers la totalité des termes analysés. Le corpus restreint les sens que nous trouvons dans le T.L.F. en n’employant que ceux qu’il inscrit dans le champ de la religion islamique. C’est encore une sorte de limitation, de spécialisation.

D’après la définition donnée dans Introduction à la méthodologie en linguistique la restriction de sens « est une relation qui consiste à un ajout de sèmes spécifiques. Elle se joue au niveau de la compréhension du signifié d’une unité linguistique ; c’est-à-dire, l’ensemble de ses traits définitoires. Ainsi, plus la compréhension d’une unité lexicale est grande, moins il y a d’éléments dans la classe à laquelle elle réfère. En d’autres termes, plus le sens d’une unité linguistique est riche, c’est-à-dire, plus son sens comporte de traits, moins il y a de référents qui peuvent correspondre à la définition »[26].

De ce fait, le corpus dans toute sa totalité opère de cette manière-là pour la constitution des sens des termes. La langue générale étant un lieu favorable pour la multiplication des lexies à sens extensifs et polysémiques[27], dans la terminologie islamique, afin de spécifier les sens des lexies employées, on a donc tendance à la restriction sémantique des mots.

Dans ce sens, M. Bréal énonce : « Chaque métier, chaque état, chaque genre de vie contribue à ce resserrement des mots, qui est l’un des cotés les plus instructifs de la sémantique (…) Ces sortes de restrictions du sens sont d’autant plus variées qu’une nation possède une civilisation plus avancée : chaque classe de population est tentée d’employer à son usage les termes généraux de la langue ; elle les lui restitue ensuite  portant la marque de ses idées, de ses occupations particulières »[28].

  • La gradation

La gradation de sens est une procédure qui a contribué à la conception du sens de plusieurs termes. Elle consiste tel que le précise J. Dubois : « à présenter une suite d’idées ou de sentiments dans un ordre tel que ce qui suit dise toujours un peu plus »[29]. Dans notre corpus, la gradation a servi à enrichir les contenus sémantiques de certains termes par opposition à la polysémie qu’opère le T.L.LF. en les définissant.

De plus, la gradation a été utilisée, de par l’addition de certains sèmes aux sémantèmes des termes qui en ont fait l’objet, afin de renforcer leur sens pour ainsi les inscrire dans le domaine de la terminologie islamique. Les termes que nous citerons ci-dessous nous servirons d’exemples pour mieux éclaircir ces faits :

  • Le terme d’ange: les occurrences de ce terme que nous avons relevées montrent que son sens est construit sur cette procédure de gradation. L’auteur a additionné à ce terme plusieurs traits sémiques dont chacun augmente davantage son sens général. C’est une sorte de progression sémantique ascendante, qui, suivant le contexte, permet de saisir le sens global du terme et le référer à la terminologie islamique.

Ainsi, dans le deuxième emploi, le trait « Être qui descend du ciel que le Prophète peut voir » note cette gradation qui est l’addition de l’élément que le Prophète peut voir au premier syntagme, c’est-à-dire : Être qui descend du ciel. Le deuxième élément marque nettement l’inscription de ce terme dans le domaine islamique.

  • Le terme de Dieu: la définition que le corpus fait de ce terme est également basée sur la procédure de gradation. L’auteur a conféré à son sémème plusieurs sèmes successifs, une énumération d’éléments le définissant.

De cette manière, les traits « Créateur, Unique, Vivant, Seul à adorer » tirés des emplois 1 et 2 du corpus, explicitent la présence de cette énumération que forme la gradation.

2.3.     Le figement de sens

Dans notre corpus, nous avons pu repérer certains termes dont le sens est constitué avec la procédure de figement sémantique. Selon Joseph Donato : « Lorsqu’un syntagme a la fréquence et la spécificité d’un monème unique, il tend à être traité comme un monème unique, indissociable (…) Ce phénomène est caractérisé par la perte de la conscience du sens propre du monème lorsque celui-ci se trouve fréquemment associé avec la même signification dans différents syntagmes »[30].

Par ailleurs, les termes ayant cette posture sémantique ont, tel que le montre le corpus, la propriété d’insister sur le sens construit de cette manière. Cela s’explique par le fait que les lexies qui les forment opèrent une redondance de sens. En effet, puisque chaque lexie est subduite[31], évidée de son sens propre, le contenu sémantique du terme composé est donc nécessairement enrichi et accentué.

Dans cette même perspective, J. Dubois note que : « Le figement se caractérise par la perte du sens propre des éléments constituant le groupe de mots, qui apparaît alors comme une nouvelle unité, autonome et à sens complet, indépendant de ses composantes »[32].

À cet effet, l’exemple qui suivra servira d’échantillon illustrant cette procédure :

  • Le terme d’office de prière: le corpus a révélé plusieurs occurrences de ce terme. C’est un syntagme composé de deux noms communs reliés par une préposition (de), il fonctionne de la même façon qu’un nom composé; une forme de construction synaptique de nature syntaxique non morphologique (voir infra la synapse, chapitre IV, 1.2.2. Composé par juxtaposition de lexèmes). Sémantiquement, ce syntagme figé réintègre les deux acceptions que formulent les deux éléments qui le constituent. Et cela le charge d’un sens que les deux éléments n’expriment pas quand ils sont employés séparément. Cela d’autant plus que le deuxième élément (prière), d’après les occurrences relevées, ne reprend pas totalement les mêmes sémèmes contenus dans la définition lexicalisée. Le sens repéré de l’emploi 2 note particulièrement cette disparité sémantique.

Ainsi les traits « actes dans la prière, debout, s’incliner, prosternation, etc. » donnent à ce terme un sens que le T.L.F. n’enregistre pas. Le fait religieux est sans doute un facteur déterminant.

Car, tel qu’on peut le constater, ce dictionnaire limite sa définition à des traits n’exprimant que l’action verbale, notamment : « exprimer ses remerciements, louanges, demandes, formules, etc. ». Ce sens est nettement celui que remplit le terme de prière tel qu’il est employé dans la religion chrétienne. Dans l’islam, en plus des notions, purement spirituelles, attribuées par la langue française au terme de prière, une programmation sémantique décrivant l’allure physique sous-entendue par ce terme en est également effectuée. Ainsi y sont présents les traits: position debout, position assise, inclinaison, prosternation, salutation à droite puis à gauche, etc.

Conclusion

La formation des termes de l’islam en langue française se fait selon des procédés bien définis qui sont l’apanage des deux domaines de la sémantique et de la lexicologie. Dans ce chapitre, nous en avons relevé quelques uns, et avons vu comment ils font qu’une notion religieuse soit intégrée dans le lexique français. Ainsi à partir de certaines transformations, soit du sémème soit de la forme, des unités terminologiques deviennent porteuses de sens spécifique dans le contexte. Elles désignent des réalités et des notions qui ne pourraient être actualisées sans le recours à ces procédés lexico-sémantiques étudiés.

…………………………………………

[1]Une analyse de 50 termes du langage islamique a été élaborée à ce sujet. Nous comptons la publier prochainement sur ce site. Dans cet article, des exemples de ces termes seront cités dans les pages suivantes.

[2]www.universalis.fr/encyclopedie/semantique/

[3]Choi-Jonin I., Delhay C., Introduction à la méthodologie en linguistique, application au français contemporain, PUS, Strasbourg, 1998, p. 292.

[4]Mortureux M. F., La lexicologie entre langue et discours, Armand-Colin, Paris, 2004, p. 14.

[5]Lehman A., Martin-Berthet F., Introduction à la lexicologie, sémantique et morphologie, Armand Colin, Paris, 2005, p. 72.

[6]Le TLF (Trésor de La Langue Française) est le dictionnaire sur lequel nous nous sommes basé dans l’analyse lexico-sémantique des termes relevés dans notre corpus.

[7]Terme de la sémantique, formé à partir du grec sêmion, il est utilisé dans l’analyse componentielle (analyse sémique en français) pour désigner l’ensemble des sèmes (le sème étant la plus petite unité de signification) d’un morphème, c’est-à-dire le signifié d’une unité donnée. Voir pour davantage de détails Le dictionnaire des sciences du langage, Neveu F., p.36, 317, et suiv., et Sémantique générale, Pottier B., pp. 37-38, et 121.

[8]Bréal M., Essais de sémantique, science des significations, Gérard Monfort, Brionne, 1982, pp. 143-144.

[9]Picoche J., Précis de lexicologie française, Nathan, Paris, 1992, p. 71.

[10]Le sémantème est utilisé dans le domaine de l’analyse sémique pour désigner l’ensemble des sèmes spécifiques d’un sémème. Cf. Neveu F., p. 318.

[11]Picoche J., op. cit., p. 72.

[12]Mounin G., Clefs pour la sémantique, Seghers, Paris, 1972, p.86.

[13]Mounin G., op. cit., p. 305.

[14]Pottier B., Sémantique générale, PUF, Paris, 1992, p.42.

[15]L’auteur, dans son livre, utilise cette graphie hijab. Or la translittération correcte, reproduisant identiquement la prononciation arabe de ce terme, est celle-ci: hidjêb.

[16]Moreau M.L., La sociolinguistique, concepts de base, Hayen, Liège, 1997, p. 136.

[17]Mahrazi M., Les concepts de base en sciences du langage, OPU, Alger, 2011, p. 80.

[18]Notons que la translittération reproduisant en français la graphie correcte de ce terme est Qour’ên,  avec un /o/ précédant le /u/ et avec un /e/ superposé d’un accent circonflexe (signe de l’allongement en arabe) après le diacritique (‘) ayant la valeur de la hemza arabe.

[19]Ibid., p. 82.

[20]Cheriguen  F., Les mots des uns, les mots des autres, le français au contact de l’arabe et du berbère, Casbah Editions, Alger, 2002, p. 45.

[21]En règle générale, qui miroite une habitude quasi-consensuelle chez les lexicologues français, les dictionnaires de la langue française s’accordent à définir le terme de Coran comme étant « le livre sacré des musulmans, recueil de prédications de Mahomet à caractère à la fois prophétique et législatif, qui constitue la base de la vie religieuse et politique de l’État théocratique musulman.» Cf. http://cnrtl.fr/definition/coran. Or, de fait, chez les musulmans mêmes, l’usage en est tout à fait autre. Dans la terminologie islamique arabe, le terme Qour’ên (Coran) est défini ainsi : «Le Qour’ên est la Parole d’Allâh (Dieu) révélée au Prophète Mouhammed -Prière et Salut d’Allâh sur lui-, qui est écrit dans des Maçâhif (exemplaires de ce Qour’ên), et transmis par des voies de narration multiples; par sa récitation l’on accomplit un acte d’adoration, et il est inimitable ne serait-ce que dans une seule sourate.» Cf. ‘Ouloûm El Qour’ên El Karîm (Les sciences du Noble Qour’ên), Dr Noûr Ad-Dîn ‘Atr, p. 10; et «Allâh l’a révélé pour toutes les générations humaines dans tous les pays jusqu’au Jour de la Résurrection. Allâh s’est Lui-même chargé de le préserver, car la fonction de ce Livre ne s’arrêtera qu’à la fin de la vie de l’humanité sur terre.» Cf. El Irchêd Ilê Teshîh El I’tiqâd (Le guide vers la correction de la croyance), Dr Saleh El Fewzên, p. 175. Ces définitions indiquent en fait l’existence d’une disparité fondamentale entre la définition adoptée par les dictionnaires de la langue française et celle retenue dans la terminologie islamique. Ici l’entité terminologique Coran, étant un emprunt, elle a effectivement subi ce genre d’«évolution» sémantique inconcevable en langue donneuse, tel qu’il est cité plus haut; et c’est ce qui amène, sans doute, à désigner un terme Qour’ên, par un autre Coran, presque totalement différent, car il ne remplit pas les sémèmes qu’il comporte. Ainsi l’on trouve que la forme empruntée française (Coran) n’est pas en conformité sémantique avec la forme originale (Qour’ên), et cela justifie effectivement l’usage de certains auteurs, dont l’auteur du corpus, d’opter pour la forme xénitique (Qour’ên), pour rester à l’état initial de la définition de ce terme. Autrement dit, cela permet de garder à l’esprit le sens original, réel, que nous offre la terminologie islamique arabe.

[22]Nous reprenons ici la description faite par Bernard Pottier (Sémantique générale, p. 37) concernant la définition que donne le TLF des mots fiable et fiabilité.

[23]Choi-Jonin I., Delhay C., op. cit., p. 292.

[24]Idem.

[25]Lehman A., Martin-Berthet F., op. cit., p. 57.

[26]Choi-Jonin I., Delhay C., op. cit., p. 295.

[27]Tel qu’il est noté en étudiant « la procédure de la polysémie », notamment avec la citation de A. Lehmann et F. Martin-Berthet.

[28]Lehman A., Martin-Berthet F., op. cit., p. 110.

[29]Dubois J., Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, Larousse, Paris, 1994, p. 225.

[30]Mounin G., Dictionnaire de la linguistique, PUF, Paris, 2004, p. 139.

[31]La subduction est une notion employée par Gustave Guillaume pour décrire l’opération de dématérialisation et de désémantisation des mots. Cf. Dictionnaire des sciences du langage, Neveu F., p. 329, et Lexique des notions linguistiques, Neveu F., p. 91 (Prédicativité).

[32]Dubois J., op. cit., p. 202.

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