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L’importance du corpus dans l’étude du langage religieux de l’islam

L'importance du corpus dans l'étude du langage religieux de l'islam
Le cas de la traduction du Coran réalisée par Muhammad Hamidullah
Abderrahmane Ayad
(Aboû Fahîma)

 Partant du principe que le corpus doit refléter une réalité peu ou prou cohérente: la langue littéraire, la langue de telle ou telle technique, la langue des journaux satiriques (Martin, 2002: 26), la langue religieuse de l’islam peut être étudiée à partir de son principal corpus: le Coran. Le Texte fondateur de l’islam, le Coran, étant le lieu ou se révèle la connexion empirique des termes tels qu’ils sont actualisés dans le discours divin. Analyser et décrire cette connexion des mots dans leur usage réel et originel, celui de la parole divine, telle qu’elle nous est présentée dans le corpus serait une procédure efficace de description des mécanismes sous-tendant la genèse des mots religieux de l’islam. La vie effective de ces termes, leur comportement dans le paradigme linéaire de la langue, ici les versets; comment la langue, dans toute son étendue, fournit les composants constituant la matière notionnelle de ces termes plus ou moins renouvelable, avec notamment son usage par les sujets parlants dans la communauté linguistique des musulmans français et francophones. Cette dimension affectée au corpus, en relation avec les locuteurs d’une langue donnée et de leur sélection des unités linguistiques pour des usages particuliers a déjà été développée par certains linguistes. Nous pensons ici tout particulièrement à Robert Chaudenson, pour qui la notion de corpus renvoie davantage à la proportion d’interactions effectuées dans un code par rapport au volume total des interactions au sein d’une communauté linguistique[1].

Pour s’y étaler, il est ainsi exigé pour toute recherche allant dans ce sens, de cerner les contours du corpus tout en gardant vive à l’esprit l’idée de pertinence à la quelle ce dernier devrait atteindre. Les résultats à obtenir à la fin de l’analyse, nous estimons qu’ils soient le plus proche possible de la représentativité. À ce propos justement, R. Martin estime que: «pour être utilisable, un corpus doit être « représentatif »― représentatif par exemple de la langue des informaticiens, ou représentatif du public, de plus en plus large, des utilisateurs de l’informatique.»[2] Le corpus puisqu’il est indissociable de l’analyse (Darbera, 2002: 38), tel que nous en avons délimité les frontières, et partant des choix méthodologiques et de nos données théoriques construisant notre étude et notre analyse, serait déterminant de la stature réelle des terme islamiques dans la langue française.

Sous ce rapport, décrivant l’apport du corpus dans toute analyse linguistique et l’extrême importance de savoir le choisir, et de l’exploiter de manière à aboutir à des résultats descriptifs pertinents, J.-Ph. Darbera note que: «le corpus du linguiste est a priori l’ensemble des faits sur la base desquels celui-ci entend conduire son analyse. Ce corpus, est au premier chef, de l’ordre des données brutales: il consiste en un certain nombre d’unités linguistiques recueillies selon des modes et rassemblés. L’extrapolation qu’il convient de faire pour étendre les résultats de l’analyse de l’échantillon à la langue impose que cet échantillon ait un caractère exhaustif. La clôture du corpus ne peut plus être aléatoire ni seulement d’ordre quantitatif; des données qualitatives viennent s’ajouter, le corpus est alors de l’ordre des données pertinentes.»[3]

Quant au choix précis du Coran en tant que corpus, et plus particulièrement de la traduction de Hamudullah, cela a plusieurs raisons dont nous avons, plus haut, citées quelques unes en germe, tel que le fait que le Coran, étant la parole divine, est foncièrement la source première de tous les mots ayant trait à exprimer les réalités religieuses de l’islam. Le Coran, puisqu’il est la toile de fond de tous les textes écrits sur l’islam, depuis son avènement à la fin du 6ème siècle de l’ère chrétienne à ce jour, autrement dit, et suivant la chronologie musulmane, à partir de la première année de la Prophétie mohammadienne, soit treize années avant l’hégire, jusqu’à cette année 1438 H., ce qui vaut dans la globalité du calcul temporel en reculant jusqu’au début la durée de 1451 ans de pratique langagière islamique. Le Coran a ainsi donc constitué la matrice originelle de tous les mots religieux que le discours a peu à peu ancré dans le très vaste inventaire de la terminologie islamique. Une des autres raisons est par ailleurs la richesse foisonnante des thèmes très étendus auxquels le Coron fait référence. Ainsi une multitude de termes embrassant divers et variés sujets recouvrant les divers aspects de l’homme croyant ou non touchant à sa vie terrestre, ci-présente, et à sa vie future, de l’au-delà, dont la mort où nul ne pourra y faillir en est le passage intermédiaire.

«Il incombe à celui qui envisage l’étude du Saint Coran de comprendre certaines réalités, à savoir que le Coran n’est pas l’œuvre d’un être humain qui traite d’un sujet bien déterminé. C’est plutôt le Livre d’Allâh qui englobe des questions très variées, notamment le dogme, la loi (Charia), la morale, la prédication à l’islam, l’usage des bons conseils, la moralité, la critique constructive, l’avertissement, les argumentations et témoignages, les récits historiques, les références aux signes cosmiques d’Allâh, etc. Tous ces thèmes sont reproduits et réitérés à tout le Coran avec des expressions et des formes différentes de façon à donner au lecteur attentif la possibilité de saisir un aspect nouveau du problème ou de lui faire découvrir une dimension nouvelle du texte, de lui procurer un avantage ou la détermination d’un objectif bien spécifique.»[4]

Bien plus, la langue coranique est un lieu quasiment complètement ouvert  à tous les sujets traitant de l’existence toute entière, de son début jusqu’à sa fin, depuis qu’Allâh exista seul, et jusqu’à le redevenir suite à l’apocalypse, à la fin des temps, pour ensuite redonner vie à toues les entités ayant existé, humaines et autres (anges, hommes, diables, djinns, espèce animale, etc.). Dans cet espace afférent pluri-thématique la fonction référentielle de la langue coranique a donné lieu à des notions extrêmement abondantes que les sémantismes des mots arabes ont supportés. Leurs équivalents en langue française, par le truchement d’une généricité sémantico-lexicale multiple, sont la passerelle de ces notions et réalités qui voyagent à travers les âges d’une langue à une autre, d’une culture à une autre et d’une communauté linguistique à une autre. L’enrichissement interculturel par le biais du concept et à travers le contact linguistique constitue, comme ça l’a d’ailleurs toujours été, un des principaux outils de renouvellement de l’expérience humaine à tous les niveaux. Ce qui sans aucun doute permettra à l’homme de propulser son évolution jusqu’à son point paroxystique, pour enfin céder la place à la disparition. Ceci étant la condition  sine qua non de toute évolution humaine.

Ceci posé, un tel corpus servira certes d’illustration et d’argumentation aux hypothèses théoriques. Ce qui explique d’une autre manière, cette-fois-ci méthodologique, l’option suivie pour choisir un corpus attesté, dont la délimitation ne se fera pas sous l’influence du hasard, mais suite à une recherche sélective.

D’autant plus que cela est dicté par la nature-même de l’étude à entamer. Car tel que le signifie Georges Mounin : « On choisit le corpus d’après des critères conceptuels : ensemble de textes théologiques, ou politiques, considérés comme tels a priori en dehors de tous critères linguistiques formels. Une fois constitué ce corpus, d’autre part, on exclut de l’analyse, par une deuxième opération purement conceptuelle, tous les termes qui sont jugés ne pas faire partie du champ étudié (…) Ce qui signifie qu’un corpus ayant pour objectif une enquête lexicale spécifique ne pourra jamais être choisi au hasard, mais devra toujours être constitué à partir d’une décision conceptuelle, non linguistique : oralement, provoquer les sujets de la conversation, les thèmes traités, les centres d’intérêt ; par écrit, sélectionner des textes par sujets, thèmes ou centres d’intérêt définis conceptuellement » [5].

De même, étant un corpus attesté [6] qui est la production verbale du Seigneur transcendant, Allâh, dans sa dimension verticale du haut vers le bas, laquelle production est constituée de données linguistiques très riches, variées entre dialogue, polylogue, discours direct et discours indirect, etc., avec notamment différents statuts de phrases: interrogatives, assertives, négatives, injonctives, prières, annones, menaces, sermons, promesses, supplications, exhortations…, toutes ces données sont exigées par la nécessité de reproduire fidèlement les faits historiques, les évènements, et les pratiques religieuses et autres ; donc, cela exige de mettre en route une terminologie spécifique. Ainsi ceci constitue une raison de plus pour aller dans le sens de choisir un tel corpus, car tel que le souligne Willems: « L’utilisation de données langagières réelles, nombreuses, et contextualisées, permet une confrontation des hypothèses théoriques avec une réalité indépendante et complexe. Ceci mène fréquemment à des constatations surprenantes et des remises en question.»[7]

À cet égard, Le Saint-Coran et la traduction en langue française de ses sens présente un exubérant éventail des mots utilisés en tant que termes appartenant au champ lexico-sémantique de l’islam. Cela d’autant plus qu’ils sont chargés de signifiés que l’on ne retrouve habituellement pas dans les dictionnaires généralistes de la langue française. Ce dernier point, précisément, donnera la possibilité de voir comment la langue française agit-elle afin de réaliser de telles représentations sémantiques.

Ce sont donc, entre autres, ces motifs qui amèneront à appuyer une recherche dans le langage religieux de l’islam, et dans sa terminologie, aussi, sur un pareil corpus. Ajoutons que la production traductionnelle du Coran est assez nombreuse, or la traduction de laquelle sera collecté le corpus d’étude (celle de Hamidullah) demeure une référence préférentielle. Cela revient, en plus des motifs évoqués plus haut, au fait que son auteur est très connu pour ses recherches dans le domaine de l’islamologie, qu’il est le premier musulman à avoir traduit le Coran, et qu’il est l’auteur de nombreux travaux de traduction en plusieurs langues ; ce qui signifie qu’il a une respectable maîtrise des termes de l’islam . S’ajoute à cela, enfin, le style de l’auteur; M. Hamidullah étant connu pour son penchant habituel à rechercher les termes en français dont les notions correspondent le plus étroitement possible aux notions des termes islamiques arabes.

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[1]Chaudenson R., et collab., La francophonie: représentations, réalités, perspectives, Montamagny, Marquis, Aix-en-Provence. Cité par Didier de Robillard, in La sociolinguistique, concepts de base, p. 102.

[2]Martin R., Comprendre la linguistique, PUF, Paris, 2002,  pp. 25-26.

[3]Darbera J.-Ph., Le corpus entre données, analyse et théorie, in Corpus, n° 1. Cité par Richard Arnaud, in Corpus, entre donnée sociale et objet d’étude, p. 163.

[4]Préface à la traduction éditée suite à l’arrêté royal du Roi Fahd d’Arabie Saoudite, en date du 27/10/1405 H (1985 G.).

[5]Mounin G., Clefs pour la sémantique, Seghers, Paris, 1972, pp. 135-136.

[6]Un corpus attesté étant « un ensemble d’énoncés que le linguiste relève dans des textes de divers genres qui n’ont pas été produits pour les besoins de la cause (roman, articles de presse, entretiens radiophoniques, etc.) » Céline Vaguer, citée par Abadlia N., premières journées d’étude des doctorants chercheurs Corpus entre donnée sociale  et objet d’étude : actes du 3-4 novembre 2009., p. 10, Alger, éd. Horizon communication, 2010.

[7]Abadlia N., op.cit., p. .22.

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